Quand Pierre Gamarra, secrétaire de rédaction de la revue Europe, fait en 1962, un voyage à Cuba pour préparer un numéro spécial sur la littérature de Cuba, il n’a pas oublié ses réflexes de journaliste. Ses notes, réunies dans quatre numéros d’Europe sous le titre « Le crocodile vert » sont publiées de décembre 1962 à avril 1963. Outre les références nombreuses à la littérature cubaine, Pierre Gamarra fait des rappels politiques, géographiques, historiques, artistiques, touristiques, sociaux :
« Le voyageur doit toujours se garder de simplifier, de généraliser, de schématiser. Il doit être attentif et patient, observateur et compréhensif. Il ne s’agit pas seulement d’accumuler les faits et les remarques, il s’agit de les comprendre, de les situer et de les replacer à la fois dans un contexte historique et dans un contexte géographique. »
Pierre Abraham, directeur de la revue annonce ainsi le numéro spécial de mai-juin 1963, Littérature de Cuba : « Ce numéro est tout naturellement modelé par les mains de Pierre Gamarra, connaisseur de la langue espagnole, voyageur à Cuba en 1962, qui y a rencontré la plupart des écrivains dont la signature figure dans nos pages. »
L’écrivain explique « Je me trouvais à Cuba durant l’été 1962, quelques semaines avant les décisions prises par Kennedy à propos du blocus et les évènements qui nous conduisirent à deux doigts d’une déflagration mondiale. En fait, au temps de mon séjour, le blocus avait commencé.
« J’ai parcouru Cuba de bout en bout, de La Havane jusqu’à Santiago, et de Santiago jusqu’à la province de Pinar del Rio. (…)
Il n’est pas tellement difficile de résumer l’histoire de Cuba en quelques lignes : d’abord, les Indiens dont on sait peu de choses et qui furent rapidement et totalement effacés. Puis, les Espagnols et les esclaves noirs. La domination espagnole se poursuit de 1510 à 1899. Après quoi, Cuba tombe dans l’orbite américaine, jusqu’au 1er janvier 1959. Ce jour-là peut enfin apparaître l’inscription fameuse : Cuba primer territorio libre de America.
« Aujourd’hui, quand on me parle de blocus et d’interdiction, je pense aux enfants de Cuba, à l’école blanche allongée au bord de la mer caraïbe et qui m’apparut comme la petite âme bruyante et volubile de cette côte brûlante.
« Ainsi, des milliers et des milliers d’hommes et de femmes sont passés du plus sordide état de misère à une vie décente. La Révolution leur a donné cette chose simple et grande qui est un foyer, le coin aimé et familier, le logis où l’on peut revenir et que chacun dispose et orne à sa façon. Le peintre Jean Milhau qui m’accompagna souvent dans ces visites, notait avec beaucoup d’intérêt, ce goût immédiat pour la décoration. L’eau courante, des images sur les murs, trois pieds de canne dans le jardin, trois livres sur une étagère : ce n’est pas une représentation tragi-héroïque de la Révolution, mais cela va beaucoup plus loin, dans le fond des âmes, dans le fond de la réalité, que bien des phrases grandiloquentes. »
Ce reportage sur Cuba, le dernier effectué par Pierre Gamarra nous invite à retracer la carrière du journaliste, car c’est par le journalisme, peut-être, que Pierre Gamarra est devenu écrivain et poète.
La carrière de journaliste de Pierre Gamarra commencée dans la clandestinité pendant la Résistance à Toulouse, se concrétise par la prise de possession du journal La Dépêche que Pierre Gamarra raconte ainsi :
« Très peu de jours avant la libération de Toulouse, j’avais reçu l’ordre du colonel Laborde de prendre possession du journal La Dépêche, 57 rue Bayard à Toulouse. On me donnait comme adjointe Dominique Carassic.
Nous avons pris possession de l’immeuble alors que les derniers combats se déroulaient dans la ville. L’après-midi un groupe de FTP est venu assurer notre protection. La rédaction avait pris la fuite. Les ouvriers de l’imprimerie se sont mis immédiatement à nous aider. (….)
Je n’avais aucune expérience technique. Les textes que je tapais clandestinement constituaient des bulletins d’information des FTPF mais non un journal. (…)
Le journal Le Patriote organe du Front National (de l’époque !) de la Résistance est arrivé plusieurs jours plus tard et ils m’ont demandé de les aider. Puis j’en suis devenu très vite rédacteur en chef ! »
Pierre Gamarra obtient sa carte professionnelle le 24 août 1945 (N° 5188.)
Il est d’abord journaliste à Vaincre journal éphémère des FFI d’août 1944 à décembre 1944, puis au journal quotidien Le Patriote du Sud-Ouest : du 1er janvier 1945 au 31 juillet 1949 (Salué comme plus jeune rédacteur en chef dans Le Hors-Sac, mars 1948) et en même temps à la Radio diffusion station « Toulouse-Pyrénées) : de 1944 à 1947. Plus tard après sa venue à Paris pour intégrer la revue Europe, il participe au journal Action : du 1er janvier 1950 au 15 novembre 1955, et à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière : de 1er janvier 1961 au 31 décembre 1980.
Les débuts du jeune journaliste en 1946-1947 comportent, par exemple, une émission radiophonique « On peut le dire avec une chanson » produite par Lionel Cazaux et Robert Eison (pseudonyme de Pierre Gamarra), divers reportages dont celui-ci en 1947 : « J’ai visité à Toulouse le premier centre mondial d’élevage… de perruches. », et des émissions au contenu plus littéraire.
La carrière de Pierre Gamarra s’est poursuivie à Paris : reportages sur les Paysans en 1955 – 1956 pour le journal L‘Humanité, Voyage au pays de la mer en 1960, Ombre et Lumière d’Espagne en 1961 (EFR).
L’écrivain a utilisé son expérience de journaliste dans un roman pour la jeunesse « Six colonnes à la Une », un récit où se découvrent les joies et les dangers du journalisme.
De ses premiers reportages à son voyage à Cuba, Pierre Gamarra a toujours remis dans leur contexte les faits ou les images dont il était le témoin. Il pouvait rêver cependant avant le voyage comme dans l’avion qui le mène à Cuba :
« Et je rêve de l’autre île, là-bas quelque part, devant moi quand se lèvera le soleil, l’île verte comme le crocodile vert de Nicolas Guillén, d’un vert que je ne connais pas, allongée à l’entrée du golfe du Mexique, entre Floride et Yucatan, avec des panaches de palmes que j’essaie de deviner dans ma songerie, regardant vers cette Méditerranée caraïbe que bordent avec elle Haïti, les Petites Antilles, le Vénézuéla, la Colombie et les pays de l’Amérique centrale…
Quelqu’un dit près de moi : « Cuba ! ».
Voici le long crocodile vert de Nicolas Guillén. La côte cubaine s’étire devant nous, sous le soleil profond, brune, rose et verte. Voici des palmiers et des palmiers qui courent vers La Havane blanche. »
Et le voyage réel peut commencer.

