Se respecter : Histoires de laïcité

En écho à l’actualité récente, il nous a semblé possible de reproduire ici deux extraits de L’Histoire de la laïcité de Pierre Gamarra. Il s’agit d’un petit livre paru en 2005 aux éditions ID livre jeunesse et qui entendait donc s’adresser à un public d’enfants ou d’adolescents. Pierre Gamarra avait pour intention d’y donner sa définition ou sa vision de la laïcité à travers des rappels historiques, des citations et des souvenirs personnels. C’est dans un des ces souvenirs, justement, qu’il évoque un ami algérien, dont il perd la trace en 1961.

Mon ami Mohammed

Nous sommes assis l’un en face de l’autre, et entre nous, un plat de couscous dégage une odeur bien appétissante. (…) Nous sommes dans la petite pièce cantine où le personnel de l’entreprise peut venir manger à midi. (…) Mohammed est coursier et aussi homme à tout faire. (…) Il a quitté son Algérie natale il y a quelques années pour retrouver du travail en France. Puis, il a perdu sa place…Depuis qu’il a été embauché par la société où je travaille, nous avons sympathisé. Il me parle de la région de Tlemcen d’où il est originaire, des parents qu’il a laissés là-bas, des premiers emplois qu’il a eus, notamment comme jardinier. Il parle parfaitement le français mais son orthographe n’est pas toujours sûre. Je l’aide à remplir certains papiers…J’ai vite découvert un rêve qui est en lui depuis longtemps : il voudrait retrouver son métier de jardinier. (…) Je l’ai entendu murmurer : — Si Dieu le veut, ce sera pour moi le bonheur… C’est alors que j’ai pensé sans rien dire : « Ami Mohammed, je respecte ta foi et je ne dirai rien contre ce dieu qui m’a l’air de t’oublier un peu. J’ai sans doute tort de penser ainsi mais je ne dirai rien. Je respecte ta foi comme tu dois respecter ma liberté de croire et de penser. » (…) Puis Mohammed a disparu. C’était en octobre. Des feuilles mortes voltigeaient le long de la Seine, frôlaient les boîtes des bouquinistes. En octobre, il y a longtemps, en octobre de mil neuf cent soixante et un… Qu’est-il arrivé à mon jardinier ?

Cet ami Mohammed a réellement existé et Pierre Gamarra l’a souvent côtoyé dans les locaux de la maison d’édition où ils travaillaient tous les deux, les Éditeurs Français Réunis. Ces échanges amicaux sont d’ailleurs à l’origine du personnage principal du roman Les Jardins d’Allah, paru au premier trimestre 1961 (réédité en avril 2020). La fin tragique du roman, dont l’action est transposée pendant la deuxième guerre mondiale, sera rejointe par la réalité. Au cours de l’année 1961, la soudaine disparition de Mohammed intrigue Pierre Gamarra. Malgré ses recherches, Pierre Gamarra n’a jamais pu retrouver la trace de son ami et il suppose qu’elle est liée au contexte de la guerre d’Algérie. Plus tard, rétrospectivement, il en vient à imaginer, dans l’extrait ci-dessus, que Mohammed a péri lors des événements de la nuit du 17 octobre 1961, durant la violente répression d’une manifestation organisée par le FLN à Paris.

En épilogue de L’Histoire de la laïcité, sur un ton plus didactique et d’apparence moins grave, Pierre Gamarra explique :

Il y a dans la langue française, trois verbes importants.

Le verbe ÊTRE qui dit les caractères, les défauts, les qualités.

Le verbe AVOIR qui dit ce que l’on possède.

Le verbe SE RESPECTER qui dit l’esprit de justice et d’amitié.

Quand on conjugue un verbe pronominal, on emploie à chaque fois deux pronoms de la même personne. JE ME promène. TU TE promènes. IL SE promène. NOUS NOUS promenons… Quand on conjugue le verbe SE RESPECTER, il faut employer des personnes différentes, parler des AUTRES.

JE TE respecte

TU ME respectes

IL NOUS respecte

NOUS VOUS respectons, NOUS LE respectons

VOUS NOUS respectez, VOUS LE respectez

ELLES ou ILS NOUS respectent

ILS ou ELLES VOUS respectent.

1 réflexion au sujet de “Se respecter : Histoires de laïcité”

  1. Cette histoire tragique me touche beaucoup, d’autant plus qu’elle me rappelle un fragment de la mienne . Un Mohamed marchand de tapis s’arrêtait toutes les semaines chez nous pour discuter avec mon père qui soutenait moralement la guerre d’indépendance ; l’été il venait avec son fils qui avait mon âge, je le trouvais beau et je j’admirais comme un héros de roman car il vivait dans le danger pour libérer son pays où il retournait à l’automne . J’ai eu mon premier chagrin d’amour l’été 1961 car ils ne sont pas revenus et on ne les a jamais revus. Je ne les ai pas imaginés morts préférant rêver qu’ils étaient devenus des personnages importants et heureux dans l’Algérie indépendante.

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